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Frère Christophe PDF Imprimer Envoyer

On habite ensemble une terre d’espérance. On la travaille. On est les habitants de ta maison. On y vit. On y prie. On y demeure jusqu’à l’heure de mourir. Ensemble, on habite ta main.
De ce bonheur ouvert, qui pourrait nous déloger ? 

(Journal de frère Christophe : 07 05 1995)       

                     

Présentation de frère Christophe par lui-même au monastère Notre-Dame-de-Tamié en novembre 1977

  • Puisqu’il faut que je parle de moi, voilà : je suis né le 11 octobre 1950 (c’était alors la fête de Marie-Mère) à Blois. Nous sommes 12 enfants, 7 garçons et 5 filles, je suis le septième. Quelle grâce d’avoir connu une enfance heureuse avec des parents fondamentalement attentifs et préoccupés d’être cela, père et mère… avec des frères et des sœurs convaincus au fond de leur cœur qu’ils le sont en vérité et que c’est merveilleux et exigeant. Nous avons été élevés chrétiennement mais dans une grande liberté. Nous avons chacun perçu quelque chose de profond dans la foi de nos parents. J’ai demandé à rentrer au petit séminaire en sixième, sans aucune pression, par un choix très libre pour devenir prêtre, missionnaire. Je garde un bon souvenir de ces 7 années passées au séminaire. À partir de la seconde nous allions suivre nos cours au collège. Je passais mon bac en 1968.

 

  • Je choisis alors de ne pas rentrer au grand séminaire et de dire ‘officiellement’ que j’abandonnais toute idée de sacerdoce. Je prenais ma liberté… pensais-je ! Je m’inscris en première année de droit à Tours sans idée bien précise sur mon avenir. Très vite, j’abandonne toute pratique religieuse et cela jusqu’à la fin de mes études. Je me retrouve toutefois surveillant avec deux autres étudiants au petit séminaire de Tours. Dès l’été 1968, je travaille pendant mes vacances dans les camps d’Emmaüs. Je le ferai jusqu’en 1974. Là, je prends conscience qu’il y a des pauvres, et que désormais je ne peux vivre si j’oublie ce fait énorme, et que le bonheur ne peut être trouvé sans eux. J’oriente mes études en quatrième année vers le droit international pensant que peut-être je pourrais ensuite me spécialiser dans les relations internationales afin de travailler dans un organisme pour le tiers-monde… Mais à la fin de cette année 1972, je prends conscience que seul le Christ peut accueillir l’amour qui est en moi, le désir de justice et de paix. C’est un grand changement dans ma vie. Je rentre à la maison, l’Église, dont je m’étais séparé – la confession – l’Eucharistie.

 

  • Je découvre le père de Foucauld, dont la vie et les écrits ont réveillé en moi le désir fou de suivre Jésus, de l’aimer, et donc de lui ressembler. Je pense alors aux Petits Frères de Jésus qui semblent bien correspondre à mon idéal. Mais je devais faire mon service militaire. Je l’ai fait en Algérie où j’ai travaillé comme instituteur et moniteur dans un petit centre pour enfants handicapés et sourds-muets.  Je suis monté plusieurs fois à Notre-Dame-de-l’Atlas, et j’ai aimé cette communauté sans éclat, simple et très vraie : des hommes qui s’obstinent humblement et paisiblement à témoigner que Dieu vaut la peine qu’on donne, ensemble, sa vie pour lui, pour le prier, l’adorer, accueillir les Béatitudes et apprendre ainsi à aimer, à aimer jusqu’au bout, jusqu’au bout du quotidien. J’ai donc choisi la vie à l’Atlas.


Pierre et Jehanne, les  parents de Christophe, ont tous deux une foi vivante et engagée, traversée aussi  par des questionnements et des moments de doute. Son père est directeur d’une coopérative agricole et d’élevage, et la famille habite à Saint-Lubin, un petit village du Loir-et-Cher. Les enfants sont plutôt libres, jouant beaucoup dehors et inventant des tas de jeux sans les appréhensions ou les interdits adultes. Les plus grands ont la charge pas toujours facile des plus jeunes. Les tablées familiales sont impressionnantes d’autant que les hôtes sont nombreux. Au coucher la maman rassemblait les plus jeunes pour la prière commune. 

Christophe est un enfant facile, au regard direct et lumineux, d’une grande sensibilité. Ses grands parents maternels ont une prédilection pour lui, dont il n’abusa jamais. À 11 ans, bouleversé par l’agonie de sa grand-mère maternelle, Christophe décide de rentrer au petit séminaire de Blois avec un grand désir d’offrande et en toute liberté.

 
En 1968 il est passionné par la philosophie. Il gardera longtemps des liens avec sa professeure de philo. Par ailleurs il participe « aux pelletés de charbon » de Blois, pour venir en aide aux plus démunis l’hiver. Il prend part avec cœur et intelligence à la révolte et à l’élan de liberté de Mai 1968. Il n’est pas toujours en concordance avec les opinions parentales mais va son chemin, très libre.

 

Abandonnant toute pratique religieuse, il est étudiant en droit à la faculté de Tours, aimant la fête et toujours entouré d’amis. Pour autant il ne peut oublier les plus pauvres, les sans-logis, et travaille avec l’abbé Pierre dans les camps Emmaüs avec passion et détermination. Il sera toujours du côté des plus petits, dans le désir d’habiter  un monde plus juste. Il entraîne dans cette aventure  plusieurs de ses frères et sœurs. Les camps ont lieu à Blois, à Pont-Saint-Esprit, à Millau, à Dijon, à Lons-le-Saunier, en Charente et au Danemark.

Sa vie d’étudiant est assez débridée, les fêtes nombreuses, avec des amis de tous les styles. Il joue de la guitare et dessine, souvent des visages, et ses dessins sont toujours très épurés.

Il aime danser et il est amoureux... Ses parents sont souvent déconcertés par ses choix et son allure de baroudeur. Ils gardent confiance en leur fils et les liens seront toujours forts.  Il obtient sa maîtrise en juin 1972.

 
Et c’est l’expérience à Tours, dans ma chambre d’étudiant-surveillant… Pas une image de Dieu, mais ce « je t’aime » déchirant ma chair : acte de confiance éperdue. Reconnaissance de quelqu’un, Autre, là… (Journal de Christophe)


Il découvre le frère Charles de Foucauld et émet le désir de rejoindre une fraternité des Petits frères de Jésus.Il doit d’abord s’acquitter de ses obligations militaires. De septembre 1972 à juin 1974, il fait sa coopération à Alger. Il est instituteur dans un petit centre pour enfants handicapés et sourds-muets sous la responsabilité de Mtb. Femme de caractère et d’une générosité à toute épreuve, elle lui apporte l’équilibre et lui fait connaître une famille algérienne dans laquelle il est accueilli comme un frère.

Il vit dans le quartier très populaire d’Hussein Dey. Le père Carmona en est le curé et vit son sacerdoce dans la joie. Il aime l'Algérie et son peuple, est doué d’un esprit vif et critique, et devient l’ami, le conseiller de Christophe. Il lui fait découvrir Notre-Dame-de-l’Atlas à Tibhirine, et Christophe choisit la vie cistercienne dans cette communauté.


En 1974 il entre à Tamié pour faire son noviciat, Tibhirine ne pouvant assurer sa formation. Le père François de Salles est alors abbé de cette communauté, et surtout un vrai père pour cette équipe de novices peu ordinaires et quelque peu rebelles ! Mai 68 n’est pas loin. Christophe y découvre en même temps que ses limites, et notamment la violence qui peut l’habiter, sa grande capacité à donner et recevoir l’amitié. À Tamié il écrit beaucoup de poèmes et continue de tenir son journal depuis 1968. Marie, mère de Dieu et de Jésus est toujours à ses côtés et témoin de ses engagements, de ses peurs et de ses joies.

En juin 1976, après 18 mois, il demande à repartir à Tibhirine, aspirant à retrouver la pauvreté de cette petite communauté. Il y prononce ses premiers vœux le 31 décembre 1976, reçus par le prieur, père Jean-Baptiste. Ses parents sont là pour rendre grâce avec lui. Il est le plus jeune de la communauté et la relation avec ses frères n’est pas aisée. Il demande à nouveau à rentrer à Tamié.


Ne pas s’arrêter. Continuer à marcher, les yeux tendus vers jésus mon Seigneur. Confiance. (Journal inédit de Christophe)


Le 1er novembre 1980, il  fait profession solennelle, entouré d’une grande partie de sa famille. Pour le service de la communauté, le père abbé de Tamié propose à Christophe de faire une formation professionnelle. Il apprendra le métier de menuisier, à l’école professionnelle de Troyes, tenue par les frères des Écoles chrétiennes. Il marque profondément de son empreinte ses camarades.


« Je t’aime » : c’est mon secret d’enfance, c’est ma prière de frère et c’est ma pauvreté de chaque jour. (Causeries à l’École professionnelle de Troyes)


La vie monastique reprend après l’obtention de son CAP en juin 1982.


Acte d’offrande du 15 août 1982 : depuis mon plus jeune âge, tu m’as appelé à te suivre, SEIGNEUR. Aujourd’hui je veux totalement me livrer à TOI, et à ta CROIX GLORIEUSE, pour l’amour du monde de la souffrance. Que je sois TON témoin joyeux afin qu’il découvre Ton immense amour ! MARIE, toi qui as marché sur le calvaire, donne-moi la force d’imiter Ton Enfant, je me confie à toi car tu sais que je suis trop faible. Avec ce monde de souffrance, MARIE, Ô ma mère, je te rends grâce et je te loue pour TOUT ce que tu me donneras. AMEN .

De janvier 1986 à septembre 1987, Tamié le « prête » à Notre-Dame-des-Dombes pour y être hôtelier. C’est pour lui un temps d’épanouissement et d’apaisement. Son désir de devenir prêtre refait surface et un projet de formation en lien avec le séminaire du Prado est esquissé.

 Et c’est aux Dombes qu’il entend l’appel de frère Christian de Chergé, prieur de la communauté de Tibhirine depuis 1984, qui demande du renfort. En accord avec son père abbé, Christophe écrit à frère Christian pour lui signifier sa disponibilité. En octobre 1987, Christophe rejoint Notre-Dame-de-l’Atlas définitivement. Il arrive à l’Atlas la guitare en bandoulière, fou d’amour pour Dieu.


Lettre à Dom Jean-Marc, père abbé de Tamié : parlons… d’ici, des moines en pays « non chrétien ». Pas d’avenir. C’est clair. Mais la conscience d’une Présence à vivre ici : service de la prière et rencontre, visitation d’amitié. Rien d’important. Donc pas de   « structures lourdes ». Mais quand même : une maison… dans la maison de l’Islam… une petite chambre d’ami ouvrant sur l’Intérieur qui nous unit. Ne faut-il pas vivre plus la solidarité et l’interdépendance ?


Il devient responsable de la liturgie, et du jardin avec frère Paul. Au jardin se tissent des liens avec les associés, liens à renouveler tous les jours parce qu’il faut tenir compte d’une culture différente, d’une éducation différente, de priorités différentes... Mais tant de signes d'amitié et de confiance offerte ! Les joies et souffrances des familles alentours deviennent joies et souffrances pour la communauté de Notre-Dame-de-l’Atlas. Le 1er Janvier 1990, il est ordonné prêtre par monseigneur Teissier. Frère Célestin a fait répéter les chants la veille et a esquissé des pas de danse au grand bonheur des neveux et des nièces de Christophe. La petite chapelle est pleine d’enfants assis par terre, la famille de Christophe est nombreuse, et la joie est vraie et simple. Les voisins et amis musulmans sont là aussi. C’est la fête.


Le prêtre est appelé à servir le don de Dieu, afin que tous y aient part. Ce don traverse l’islam et agit au cœur de la foi de ses croyants . (lettre de Christophe à mgr Teissier)


Christophe est proche des Petites Sœurs de Jésus ; il animera des retraites pour le noviciat. La situation des Algériens est de plus en plus précaire.


J’attends la victoire de l’Amour, la seule qui soit VIVABLE. Dans tout ce qui se passe se mêlent tant d’intérêts, de calculs, de mensonges. La prière s’impose alors comme un espace de gratuité qu’il nous faut recevoir puisqu’en nous aussi – et d’abord – s’affrontent les frères du Mal. Notre existence ici reste bien tranquille … (Lettre à ses parents, 19 janvier 1991)


Fin mai 1992, Christophe devient père maître en charge d’un novice. À Noël 1993 c’est la première visitation des frères de la montagne. Les massacres se multiplient, les habitants de Tibhirine ont peur, et la petite communauté, toujours en lien avec ses frères de Fès, tient bon. Christophe devient membre du Ribât es-salam. Les moines sont de plus en plus isolés, et de plus en plus pauvres à tous niveaux. La communauté fait unité, chacun voit en l’autre le meilleur et prend soin de son frère.


Parmi nous, je crois que nul ne fait cas de sa vie. Quel désencombrement pour une communauté . (Journal de Christophe)


Le 5 octobre 1995, son père est mourant à Ancône, petit village près de Montélimar. Christophe est là, regardant intensément le visage souffrant de son père aux côtés de sa mère et de sa famille:


Ce visage est aimé ; infiniment regardé. Ce visage m’attend. Le repas de Jésus déjà nous offre un lieu où s’échangent nos regards, le mien est celui de la foi, de l’espérance, de la charité ; le tien est envahi par l’Amour. (Journal de Christophe)


Tout au long de sa vie Christophe a écrit à ses parents et sa famille des lettres emplies de tendresse et d’amour, attentifs aux  événements joyeux et douloureux chez les uns et les autres.

Le 19 mars 1996 c’est la fête de saint Joseph mais aussi l’anniversaire de sa consécration à Marie. Bruno et Joseph Carmona sont arrivés la veille. Le psaume 100 marque les dernières lignes écrites par Christophe dans son journal :
Je chanterai justice et bonté…J’irai par le chemin le plus parfait. Quand viendras-tu jusqu’à moi…Je marcherai d’un cœur parfait.
Sa vie est un long poème d’amour. Avec 6 de ses frères il est enlevé dans la nuit du 27 au 28 mars 1996 et c’est l’ultime marche vers la captivité et la mort dans des circonstances qui restent troubles aujourd’hui.