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Dans l’antiquité, la zone géographique du Maghreb actuel est  bien intégrée dans l’empire romain[1]. Carthage en est le pôle urbain principal. Une présence chrétienne nombreuse et structurée y est attestée relativement tôt : dès la fin du  IIème siècle. Des personnalités émergent et laissent des traces écrites : Tertullien(150-220), théologien à Carthage est le premier auteur chrétien à écrire en latin, a laissé une œuvre encore connue aujourd’hui. Signe de ce rayonnement et de cette intégration romaine, l’Afrique du Nord donne 3 Papes à l’Eglise : Victor 1er (II e siècle), Miltiade (IVe) et Gelase (Ve).  

Nous savons par les récits des martyres parvenus jusqu’à nous, (dont le récit laissé par Perpétue, un des rares écrits féminins antiques conservé) que les persécutions romaines frappent sévèrement Carthage (Saintes Félicité et Perpétue en 203, St Cyprien évêque de Carthage en 258). Cela n’empêche pas le christianisme de se développer : 70 évêques se réunissent au concile de Carthage en 215, 90 en 245, plusieurs centaines ensuite.

Suite à l’acceptation progressive de la religion chrétienne par l’empire romain (édit de Milan dit « de tolérance » en  313) et à l’arrêt des persécutions, le christianisme se développe et se structure, non sans divisions (essor du donatisme[2]). 

Saint  Augustin est la figure majeure de cette église antique. Né à Taghaste (l'actuelle Souk Ahras) en 354 devient évèque d’Hippone de 397 à 430. Professeur de rhétorique, il a reçu une bonne formation classique à Madaure (actuelle M'daourouch) puis à Carthage. Il a soif de réussir professionnellement, ce qui l’amène à rejoindre Rome puis Milan (siège de l’empire à cette époque) où il obtient la charge de l’éducation des enfants impériaux. En recherche spirituelle et philosophique constante, il se laisse tout d’abord convaincre par le manichéisme. A Milan, il rencontre le néoplatonisme et l’influence de St Ambroise, évêque du lieu.  Il se convertit au christianisme, abandonnant concubine, projet de mariage, vie dissolue et ambition mondaine pour entrer dans les ordres et fonder une communauté fervente avec les amis qui l’ont suivi dans cet itinéraire d’approfondissement spirituel. Il raconte lui-même son cheminement dans « les confessions », premier ouvrage d’un genre littéraire nouveau : l’autobiographie.

Rentré au Maghreb il devient vite évêque d’Hippone (actuelle Annaba). Il laisse une œuvre majeure,  littéraire, théologique et philosophique qui a influencé toute la pensée occidentale ultérieure.

Saint Augustin meurt âgé (en 430), retranché dans la ville au moment où les Vandales assiègent Hippone. Peuple barbare venu d’Europe centrale (Pologne actuelle), ils ont traversé toute l’Europe pour établir un royaume au Maghreb de 438 à 534. Les Vandales sont chrétiens mais adhèrent à l’arianisme[3] et persécutent l’église présente au Maghreb qui n’adhère pas à cette hérésie.

Au VIe siècle, l’empire Byzantin se déploie le long des côtes méditerranéennes et l’Eglise nicéenne reprend son influence. Mais dès 647 la conquête arabo-musulmane commence et conquiert l’ensemble de la région en 8 ou 9 campagnes. La présence chrétienne autochtone s’éteint alors progressivement jusqu’au XIIe siècle.

Entre le XIIe et le XIX siècle, il n’y a plus de chrétiens autochtones mais seulement une présence chrétienne parmi les marchands des comptoirs[4], les consuls et diplomates, les captifs pris en mer par les pirates, les mercenaires employés par les émirs. Des congrégations religieuses viennent localement au service de ces chrétiens, pour assurer les offices ou racheter les captifs selon les cas.

A partir de 1830 et l’arrivée des militaires français puis des colons, sont progressivement créés les diocèses d’Alger, d’Oran et Constantine-Hippone et enfin en 1870, de Laghouat-Ghardaïa. Ils sont rattachés à l’Eglise de France et sous régime colonial. L’Eglise se structure, des paroisses et séminaires sont créés, des églises construites pour les besoins de la population nouvelle venue. Des congrégations apostoliques ou monastiques sont créées spécifiquement (les Pères Blancs par exemple) ou accompagnent ce développement comme les Trappistes : les tous premiers moines cisterciens de la stricte observance, dits « trappistes » s’installent en 1843 à Staouëli, à 17km à l’Ouest d’Alger à la demande des autorités militaires qui souhaitent faire d’eux des ambassadeurs auprès des populations locales. En effet, leur vie de prière et de travail, leur accueil sans prosélytisme et leur générosité lors des périodes de disette gagnent le respect des autochtones. En 60 ans, les moines qui furent plus d’une centaine, transforment leur concession de friches de 900 hectares en un domaine agricole modèle. (voir  Présence Cistercienne : https://www.moines-tibhirine.org/histoire/presence-cistercienne-de-staoueli-a-nd-de-l-atlas.html )

L’église en Algérie est, comme l’église en France continentale, confrontée aux tensions anticléricales et passe par les mêmes étapes, en particulier la nationalisation de ses biens et l’expulsion des congrégations en 1905. Les Moines trappistes, sentant monter les tensions, ont vendu leur domaine en 1904 et se replient en Italie avant de revenir s’installer à Tibhirine en 1937.

Des évêques à la forte personnalité comme Monseigneur Dupuch ou le Cardinal Lavigerie entrent en relation avec la population autochtone et avec ses élites (Emir Abdelkader) et viennent au secours de la population lors d’épidémies ou pour des missions caritatives de plus long terme.

Monseigneur Teissier, archevêque émérite d’Alger, explique ainsi dans son livre « Chrétiens en Algérie, Un partage d’espérance » (DDB 2002) : Depuis 1838, date de nomination de Monseigneur DUPUCH, premier évêque d’Algérie, l’Eglise d’Algérie a pris une orientation assez particulière, comprenant, peu à peu, mais de plus en plus, que sa  relation avec un peuple - qui demeurait musulman dans sa quasi-totalité - lui donnait vocation à la rencontre islamo-chrétienne. Dès cette époque, par exemple, les premiers jésuites et les filles de la Charité travaillaient en milieu musulman. La fondation des Pères Blancs en 1868 et des Sœurs Blanches en 1869, donne à cette vocation une nouvelle dimension. Au début du XXème siècle, la vocation du Père de Foucauld apporte des harmoniques complémentaires qui se développeront en 1933 par la fondation des Petits Frères de Foucauld puis des Petites Sœurs en 1939 et des autres familles de la même spiritualité.
Ainsi, peu à peu, des groupes importants de personnes, d’origine musulmane, considéraient que, malgré le contexte colonial de l’époque, leur relation avec l’Eglise et avec les chrétiens avait une signification dans leur existence, humainement et spirituellement.
A partir de 1947, le ministère du Cardinal Duval, de Monseigneur  Scotto et d’autres chrétiens courageux ont donné une nouvelle crédibilité aux chrétiens dans la société algérienne. Quand les temps plus difficiles sont venus, les participations de l'Eglise d'Algérie à la lutte contre la violence ont été la résistance solidaire au quotidien, le combat pour l'espérance, et le témoignage de la foi.

De plus en plus ont été établies, dans ce pays entièrement musulman, des petites cellules de vie évangélique, donnant le signe d’un service désintéressé et d’une relation fraternelle ouverts sur leur environnement. 

En 1954, lors de sa nomination comme Archevêque d’Alger le Cardinal Duval s’engage pour la justice sociale et les droits des pauvres. Peu après dans le contexte du début de la révolution, il condamne la violence et la torture. Par ses prises de position, il devient ainsi le symbole de l’Eglise d’Algérie naissante, tandis que les populations chrétiennes quittent massivement l’Algérie après 1962[5].

L’Eglise d’Algérie s’interroge alors sur le sens et les modalités de sa présence, trouvant dans l’Evangile et le service du Frère algérien le roc solide de sa refondation. Ses structures se font plus modestes, de nombreuses églises appartenant à l’état (depuis 1905) sont fermées et transformées. Il ne reste plus que cent mille chrétiens, principalement à Alger. Les organisations caritatives, hospitalières et scolaires de l’église continuent leur travail dans un premier temps, jusqu’à leur nationalisation en 76 qui déclenche de nouveaux départs. Des religieux resteront alors au service de la population dans des fonctions plus discrètes et humbles, au plus près du terrain et des familles. On peut citer l’exemple d’Henri Vergès[6] qui quitte la direction de l’école St Bonnaventure à Alger pour devenir enseignant à Sour-El-Ghozlane. Certains s’engagent dans le dialogue avec l’Islam : Mgr Claverie, Claude Rault, Christian de Chergé par ex.(voir Christianisme et Islam : https://www.moines-tibhirine.org/histoire/christianisme-et-islam.html )

Les moines de Tibhirine traversent cette période en interrogeant le sens et la modalité de leur présence : peu à peu sont posées les éléments d’une pauvreté plus grande (moins de terres, moins de moines), d’une charité plus grande (F. Luc médecin soigne gratuitement ceux qui se présentent depuis 1946, F. Amédé enseigne aux enfants du village avant la création d’une école publique), d’une plus grande ouverture (apprentissage de l’arabe, islamologie) et d’un rayonnement spirituel intense et exigeant inscrit dans le contexte local (« priants parmi les priants »).

Parallèlement, de nombreux jeunes coopérants internationaux viennent passer quelques années sur place et apporteront leur jeunesse et leur amitié à cette église algérienne en fondation. Pour certains, comme le F. Christophe de Tibhirine, ce séjour sera un appel vocationnel.

En 1988 le Cardinal Duval prend sa retraite, remplacé par Monseigneur Henri Teissier alors évêque d’Oran.

Le soulèvement armé islamiste de 1991 à 2001 et sa répression par le pouvoir prennent la population dans un étau de terreur et de violence. Cette période, dite des années noires, questionne à nouveau chaque congrégation, chaque chrétien d’Algérie : quel est le sens de ma présence ici? Faut-il rester ou partir ? La communauté chrétienne diminue encore tandis que ceux qui choisissent de rester approfondissent une vocation particulière au don de sa vie.

Monseigneur Teissier témoigne : "Beaucoup nous interrogent pour comprendre quel est le sens de notre présence dans un pays musulman. Notons d'abord qu'il ne s'agit pas surtout d'une “présence”, mais d'une “rencontre”, d'un “partage”, d'une “communication” que Dieu nous confie pour que viennent finalement la réconciliation, la reconnaissance réciproque, l'amitié et la communion. Une jeune femme musulmane, médecin, écrivait après la crise que nous avons traversé ensemble pendant la période islamiste : Je pense que c'est Dieu qui veut la présence de l'Eglise en notre terre d'islam...Vous êtes une bouture sur l'arbre de l'Algérie qui, si Dieu le veut, s'épanouira vers la lumière de Dieu."

Les moines de Tibhirine entrent dans une période de questionnement profond, de dépouillement, marquée par le rythme des violences dont sont victimes les autres religieux et les algériens. Leur vie est donnée à Dieu et à leurs frères algériens comme celle du Christ à l’humanité. C’est pour vivre ce don qu’ils choisissent de rester, solidaire du peuple souffrant.(voir Sens d’une Présence : https://www.moines-tibhirine.org/histoire/sens-d-une-presence.html)

Après l’enlèvement et l’assassinat de 7  des moines en mars 96, (voir Les années noires : https://www.moines-tibhirine.org/histoire/les-annees-noires-les-faits.html ). les deux moines survivants restent à Tibhirine et sont rejoints par des jeunes frères venus du monde entier. (voir le petit reste : https://www.moines-tibhirine.org/histoire/le-petit-reste.html).Malheureusement les contraintes sécuritaires imposées à cette nouvelle communauté qui loge à Alger, ne permettent pas sa pérennisation. Les survivants rejoignent alors la maison de Fès au Maroc qui prend le nom de communauté de l’Atlas.(voir ND de l’Atlas : https://www.moines-tibhirine.org/notre-dame-de-l-atlas.html)

Comme la population (entre 100 000 et 200 000 morts), l’Eglise est meurtrie : elle a perdu, en plus des 7 moines de Tibhirine, 12 de ses membres assassinés sur leurs lieux de vie et de travail, ayant choisi de rester en solidarité de cœur et de vie avec leurs frères algériens.(voir : https://19martyrs.jimdofree.com/)

Reconnus martyrs par l’Eglise catholique, ils ont été béatifiés ensemble le 8 decembre 2018 lors d’une une très belle et joyeuse célébration préparée par une communauté chrétienne transformée et vivante.(Voir béatification : https://www.moines-tibhirine.org/histoire/beatification.html)

Un communiqué de presse du 27 oct 18[7] des évèques d’Algérie explique cette démarche :

« Si l’Eglise a choisi de mettre en valeur ces 19 personnes, ce n’est pas pour en faire des héros. C’étaient des gens ordinaires, qui ont fait le choix d’une fidélité inconditionnelle à Dieu, au peuple et à la terre d’Algérie. C’est pour dire que même dans les périodes les plus noires, il y a toujours des signes d’espoir, il y a toujours un chemin possible de fraternité. Depuis les débuts de l’Eglise, des femmes et des hommes ont donné leur vie à la suite du christ, le modèle du martyr. Leur message se résume en un mot : l’amour. Seul l’amour rend capable de donner sa vie pour ceux qu’on aime. Seul l’amour peut briser la spirale aliénante de la violence. C’est une bonne nouvelle pour notre monde d’aujourd’hui, au-delà de toutes les frontières. »

Après les difficultés des années noires et la diminution de nombre de chrétiens liée à cette période (départ des expatriés, des diplomates, des coopérants, de certaines congrégations), l’Eglise d’Algérie fleurit à nouveau avec l’arrivée de nombreux jeunes chrétiens, dont beaucoup d’étudiants, venus d’Afrique subsaharienne.

Le monastère de Tibhirine, laissé aux soins du diocèse, commence alors une vie sans moines mais non sans spiritualité et vitalité, avec la présence attentionnée et rayonnante du père Jean-Marie Lassausse pendant 12 ans (voir Tibhirine l’après 96 : https://www.moines-tibhirine.org/histoire/tibhirine-l-apres-96.html) et de la communauté du Chemin Neuf depuis quelques années.(voir Tibhirine aujourd’hui : https://www.moines-tibhirine.org/histoire/tibhirine-aujourd-hui.html)

 

Sources :

Henri Teissier, Chrétiens en Algérie, Un partage d’espérance, DDB Paris 2002
René Guitton, En quête de vérité, Calmann-Levy, Paris 2011
[1] NB :les partitions administratives de l’empire romain ne recoupent pas les frontières actuelles du Maghreb géographique.
[2] Ce courant africain refusait la réintégration du clergé s’étant parjuré pour éviter le martyre au moment de la persécution de Dioclétien (305). Schismatique, puis condamné comme hérétique en 313, le mouvement s’est maintenu jusqu’à l’arrivée des Vandales où l’on perd toute référence historique.
[3] Ils ne croient pas en l’essence divine du Christ. Mouvement condamné par la majorité des évêques de l’Eglise au Concile de Nicée en 315, il dure jusqu’au VIIe siècle. Les Vandales, Wisigoth, Ostrogoth sont ariens.
[4] Les plus connus sont : Oran, Alger, Tlemcen, Bougie, Annaba
[5] Environ 1 million de personnes sont partis, dont une grande majorité de chrétiens, et la moitié des 750 prêtres. Chiffres donnés par René Guitton, En quête de vérité, Calmann-Levy, Paris 2011.
[7]https://eglise-catholique-algerie.org/bienheureux/222-bienheureux/4364-communique-de-presse.html