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HISTOIRE

Bien intégrée dans l’empire romain, la région du Maghreb est christianisée relativement tôt : dès le IIe siècle des personnalités émergent et laissent une trace historique : Tertullien (150-220 théologien à Carthage), Cyprien (200-258 évèque et martyr de Carthage), comme les Papes Victor (IIIème siècle), Miltiade (IVe) et Gelase (Ve). St Augustin, né à Thagaste et mort à Hippone (354-430) est  la figure majeure de cette église antique. Après la conquête Vandale au VIe siècle et la conquête musulmane au VIIe siècle, la présence autochtone chrétienne s’efface peu à peu et s’éteint au XIIe siècle. Les chrétiens ne sont plus alors que les étrangers, diplomates, marchands installés dans les comptoirs, captifs des pirates de la méditerranée, mercenaires….

C’est avec la colonisation que la présence chrétienne reprend à partir de 1830, se développant avec la population nouvelle venue. Les tous premiers moines cisterciens de la stricte observance, dits « trappistes » s’installent en 1843 à Staouëli, à 17km à l’Ouest d’Alger à la demande des autorités militaires qui souhaitent faire d’eux des ambassadeurs auprès des populations locales. En effet, leur vie de prière et de travail, leur accueil sans prosélytisme et leur générosité lors des périodes de disette gagnent le respect des autochtones. En 60 ans, les moines qui furent plus d’une centaine, transforment leur concession de friches de 900 hectares en un domaine agricole modèle. Cependant, anticipant la loi d’expulsion des religieux de France (1905), les trappistes ferment le monastère en 1904 pour se replier en Italie.

Lors de leur retour en 1937,  ils cherchent à acheter un domaine agricole et choisissent de s’implanter en altitude à quelques kilomètres de Médéa à Tibhirine[1], domaine viticole de 350 hectares. Ils font des travaux pour transformer les bâtiments existants et commencent à construire des bâtiments modernes sur un plan monastique ambitieux que l’histoire ne leur permettra pas d’achever. Frère Luc, moine à Aiguebelle et médecin, rejoint le monastère en 1946 et ouvre bientôt un dispensaire où il soigne gratuitement la population.

Durant la guerre d’indépendance, la montagne de Tamesguida est un lieu de conflits mais le monastère reste paisible et accueille sous ses murs une population locale en recherche de paix qui développe le village actuel de Tibhirine. Le Frère Luc soigne malades et blessés sans se soucier de leur origine. En 1959, deux Frères dont Frère Luc sont enlevés puis relâchés.

A l’indépendance, la grande majorité des chrétiens quitte le pays. L’Eglise d’Algérie interroge sa vocation et se refonde sous l’impulsion de Mgr Duval. Quelle est alors le sens de la présence d’un monastère contemplatif qui n’aura plus de recrutement local ?

En 1963, l’Abbé général de l’ordre choisit de fermer le monastère, suivant le vote de 9 des moines sur 10,  en dépit de l’avis de monseigneur Duval, archevêque d’Alger. Le décès soudain de l’Abbé empêche la fermeture. Elle n’est pas confirmée par son successeur qui comprend que cette présence monastique contemplative est essentielle à l’Eglise d’Algérie naissante. Il reste alors 4 moines à Tibhirine.

Le monastère (qui perd son rang d’ « abbaye ») repart sur de nouvelles bases. Jusqu’à l’indépendance, en 1962, le domaine était exploité sur plus de 350 hectares. La plus grande partie des terres est cédée à l’état algérien : il reste 14 hectares de jardin, la source et les bâtiments. La communauté, disparate, se stabilise peu à peu. Des frères venus temporairement « pour aider » un autre monastère, sont remplacés par d’autres frères, motivés par une vocation commune : être moines en terre d’Islam, priants au milieu d’autres priants comme l’avait pressenti Charles de Foucault, dans le souffle de Vatican II.

En 1984, frère Christian de Chergé est élu prieur. Sa connaissance de l’arabe et de la culture musulmane, son envergure spirituelle, conduisent la communauté à son mûrissement. Un rapport tout différent s’établira avec les villageois d’alentour. Une salle de prière leur est prêtée dans un bâtiment annexe du monastère. L’agriculture est menée en ‘association’ avec trois voisins. Et toujours, le dispensaire du frère Luc accueille ceux qui se présentent…

C’est alors, au début des années 90, que la situation politique du pays se tend et que commencent les « années noires ». Chaque chrétien d’Algérie se pose alors la question : quel est le sens de ma présence ici ? Faut-il rester ou partir ?

Les moines entrent dans une période de questionnement profond de leur vocation, de dépouillement, marquée par le rythme des violences dont sont victimes les autres religieux et les algériens. Leur vie est donnée à Dieu et à leurs frères algériens comme celle du Christ à l’humanité. C’est pour vivre ce don qu’ils restent, solidaire du peuple souffrant.

Après l’enlèvement et l’assassinat de 7  des moines en mars 96, les deux moines survivants restent à Tibhirine et sont rejoints par des jeunes frères venus du monde entier. Malheureusement les contraintes sécuritaires imposées à cette nouvelle communauté qui loge à Alger, ne permettent pas sa pérennisation. Les survivants rejoignent alors la maison de Fès au Maroc qui prend le nom de communauté de l’Atlas.

Le monastère de Tibhirine, laissé aux soins du diocèse, commence alors une vie sans moines mais non sans spiritualité et vitalité, avec la présence attentionnée du père Jean-Marie Lassausse pendant 12 ans et de la communauté du Chemin Neuf depuis quelques années.

Le diocèse lance une démarche de béatification des 19 religieux assassinés pendant les années noires qui aboutira le 8 décembre 2019 par une très belle et joyeuse célébration préparée par une communauté chrétienne transformée et vivante.